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Un atelier en Seconde TSA, décembre 1999, par Chantal Anglade

Texte téléchargeable (format universel R.T.F.).

Vous pouvez bien sûr lire les textes recueillis



     Que s'est-il passé ?


     Je ne peux raconter l'histoire d'un désir, il est peut-être plus simple de raconter l'histoire de frustrations qui donnèrent lieu à des tentatives que mon ignorance me faisait croire isolées - bah ! on croit aussi son désir unique.


     Histoire personnelle faite de mots puisés dans des livres, dans des lignes aussi qu'on me donnait comme par hasard, des mots qui venaient habiter ma tête, rarement passer par ma bouche - mots trop secrets, mais vrais comme tout ce qui est vrai, présents le jour, la nuit, ici, au bout du monde. Mots, puis vite syntaxe, rythme. Il suffit un jour de les partager, ou de les entendre, ces mots, cette syntaxe, ce rythme, prononcés - moi je crois bien que ce fut sur une chaise dans une salle de classe.


     Mais on ne se croit pas permis ce que l'on cache, alors on singe au lieu de vivre, et je fus une bonne élève et j'ai aussi accumulé du savoir - hypokhâgne et khâgne, double licence en philo et en lettres (j'ai beaucoup hésité à l'époque), maîtrise sur les suspensions du récit dans l'oeuvre romanesque de Jean Genet, il suffirait de dire et caetera, une somme théorique solide, utile ; à quoi ? Utile, voilà. Et c'est bien là que commence la frustration, puisque je devins enseignante, parole appliquée aux textes comme paroles appliquées à l'amour qu'on ne peut pas prononcer parce que ce n'est pas de cela qu'il s'agit, c'était bien sûr toujours en deçà, et par ailleurs poursuite solitaire du plaisir, lecture encore et presque toujours, aphasie.


     Premières tentatives en fait très vite et dans la plus haute subjectivité, le lundi de quatre à cinq, en collège, avec une quinzaine d'élèves qui n'étaient pour la majorité pas mes élèves (pour cette heure-là, quatre profs prenaient en charge deux classes, on brassait), j'enrageais sec contre mes collègues qui faisaient des séances O.R.T.H., j'ai pris un manuel jaune de grammaire qui ne me semblait pas idiot, et j'y ai puisé des textes courts contemporains (impossible de me souvenir lesquels, ils me plaisaient pour le rythme, peut-être puisque l'objectif du bouquin était grammatical, pour une structure qui s'appuyait sur des procédés de répétition), j'en lisais un plusieurs fois, quelquefois je notais comme une forme au tableau, je donnais des consignes d'ordre syntaxiques aux élèves, je les laissais écrire et je n'approchais jamais la feuille, entamant probablement mon couplet sur la vanité de l'orthographe, et ils lisaient, et j'étais contente, c'était toujours une surprise ces mots qui venaient ensemble, eux étaient en émoi, on quittait le collège dans le silence - vous savez, cette heure dans les couloirs, où ça s'est déjà vidé -, la nuit tombait aussi, le trajet que je faisais vers la gare était étrangement calme.


     En lycée, finalement, ces instants étaient plus difficiles à obtenir, mais j'allais plus loin dans la lecture, et il y eut des moments où je touchais les mots de notre présent, Duras - je me souviens du silence qui entourait les échanges de paroles -, Koltès, présenté une année Roberto Zucco au Bac avec une Première Optique, un comédien était venu, on avait poussé les tables. Heureusement, au moment où je ne sus pas comment aller plus loin, je m'inscrivis à l'atelier annuel d'écriture - j'en étais à ce type d'alternative : qu'est-ce que je fais ? je prépare un autre concours (quel ennui !), je fais une psychanalyse (pas mon truc) ou cet atelier d'écriture providentiel inscrit au paf (bon, on en rigole entre filles) ? Soulagement d'y être inscrite.


     Mais mon ignorance m'avait poursuivie, je ne savais à peu près pas ce que c'était ; je connaissais François Bon, genre j'ai lu tous les livres, ce qui n'est pas vrai, mais pour lui si, je me frottais les mains que ce soit lui (mais bien naïve pour ne pas me juger plus mal), littérature aidant je ne m'étais pas jusque là posé la question de la véracité des ateliers qu'il signalait pourtant - tous les manuscrits trouvés dans les greniers, genre Les Liaisons dangereuses ou Journal d'une femme de chambre ne m'auront pas.


     Ne pas savoir fut un avantage et je n'ai pas cherché à savoir avant la fin. François parlait longtemps, il s'en excusait, ce que je ne comprenais pas du tout, parce sa parole, surtout si elle était longue, portait loin. Il dit qu'il propose des textes "difficiles", mais ce que je trouvais difficile à suivre, moi, ce n'était pas les textes - que je ne lisais pas avec attention, dans l'impossibilité de me détacher de l'oralité qui ne m'avait pas du tout bercée mais totalement bouleversée : trop beau, trop fort de dire, et lui était tranquille, ce qu'on aime -, mais tout ce qu'il disait, en détours, en force circulaire, impressions perpétuelles de spirales, j'ai noté même sur mon bloc-notes à pages jaunes lignées les moments de confusion, "je m'exprime de manière un peu embrouillée parce que ce n'est pas mon domaine" (à propos des images !),"excusez-moi de ma maladresse, on a peu sur ces processus-là" (à propos de la photo), "je ne suis pas capable de le dire"(à propos de la dernière page de L'homme Atlantique), "aujourd'hui, cela va être barbare dans l'exposé"(surgissement des images quand on se souvient). Il fallait porter à écrire.


     La première fois, je suis allée au café écrire huit phrases sur huit lignes, c'était les lieux où l'on a dormi : Une micheline rouge en gare de Redon. Verte et humide l'herbe du talus à droite en sortant de la gare Termini. Epidaure silencieux. Gravats sur les toits des maisons. Eclaire la lune le sable de l'île. Frises aux murs peintes de rouge séché. Quatre tatamis et demi, l'ombre répartie par la fenêtre. Rien, l'étoile et la vague sur le bois du pont du bateau.     On a lu. Je connais ma voix quand je tremble, elle ne tremble pas, elle se fait encore plus grave. Les autres ont lu : deux textes m'ont touchée, "tomate pourrissante au fond d'un sac", et je ne pourrais citer le second car lorsque les textes ont été imprimés, je ne l'ai pas retrouvé, son auteur a dû modifier, annuler la phrase que j'aimais, il s'agissait de la main de sa sur jumelle. Les paroles de François, cette fois, plus que les fois suivantes, étaient importantes ; à moi, il a dit quelque chose de gentil et il a noté que ma voix était sourde - ben oui !


     Il y avait du vertige.

     Beaucoup d'étonnement d'écrire comme cela, et cela, et puis c'est tout, mais après au moins je savais que je pouvais être étonnée, j'aurais été déçue de ne pas l'être.


     Mais nous entrions vraiment en écriture, et cela aussi avant je ne le savais pas - c'était pour moi y entrer en fait pour de vrai, ne plus évaluer toujours ma distance, contrôler ce que suscite des mots, une phrase, un récit, j'ai immédiatement lu autrement, avec, je crois, plus de soumission aux textes, moins de résistance apprise; j'ai presque au contraire appris à pleurer - ce qui m'aurait semblé totalement stupide avant, j'aurais cru à une forme de sentimentalité débile. Il se trouve qu'un jour François a parlé de Charles Juliet que tout le monde connaissait sauf moi, j'ai lu Lambeaux en essuyant rapidement des larmes qui se sont mises à couler à flots. Moi, j'ai compris pourquoi.


     Quand on vous explique ensuite que l'atelier dure huit séances, et qu'il faut passer à la poésie maintenant avec un poète, puis que l'atelier l'année suivante sera reconduit avec d'autres, en deux mots, les comme moi, mais peut-être suis-je la seule, se sentent tout cons.


     Et dans l'exercice de notre beau métier ? Je voulais tout dans mon impétuosité, qu'on m'entende, qu'on me soutienne, qu'on vienne.


     Mutation à Sarcelles, je connais la banlieue, j'y suis née mais ailleurs. Qu'ai-je fait en période d'adaptation aux lieux, aux collègues, à l'administration, aux élèves ? Tâtonnement, tentatives. Avec la classe sur trois avec laquelle je ne me sentais pas bien, une Seconde TSA - des gamins durs, quelquefois agressifs. Pendant l'heure de module que notre ministre a réduit à une heure-quinzaine (ils étaient trop agités en classe entière le vendredi lorsque je les ai deux heures consécutives), mais une heure ce n'est pas assez. Bricolage donc : les lieux où on a dormi quand même parce que la première fois, je ne veux pas me lancer seule, une réécriture, même si je n'aime pas cela, des dix premières lignes de J'ai tant rêvé de toi de Desnos, et une séance sur la chanson : j'ai étalé quinze chansons sur des tables, ils ont choisi, à chacun j'ai donné des consignes différentes, mais toujours garder une structure et s'il y a refrain, aller vers la répétition d'un refrain ; c'était, c'est vrai, divertissement, "j'aime les filles de chez Renault /J'aime les filles de chez Citroën" est devenu par exemple "j'aime le foot du Brésil /J'aime le foot de mon p'tit frère", mais on a ri ensemble, et j'ai su leur dire que j'étais vraiment de bonne humeur grâce à eux, et ils avaient leurs mots et moi réellement de la satisfaction.


     C'est à ce moment là que je suis tombée dans Pages d'écritures - échange de courriers avec Thibaud, petits messages de François, c'était bientôt les vacances, mes élèves, chauffés, étaient prêts, pourquoi ne pas faire ce que j'avais envie de faire ? Et je leur ai parlé vrai, moi qui suis en classe une comédienne, j'ai dit qu'on allait réunir les conditions et que leurs textes, il fallait qu'on les voit sur une feuille tapés, qu'on laissait tomber l'argumentation et la tragédie de Racine jusque l'année prochaine, qu'on prenait deux heures ce vendredi de la sortie, qu'ils seraient calmes, je le savais, qu'en fait on s'était amusé jusqu'à maintenant, mais qu'on allait faire les choses pour de vrai. Cherché dans mes notes de l'atelier, que François me pardonne, c'était aussi une première fois, je prenais chez lui, et j'ai même pris ses photocopies : Saint-John Perse, Exil VI, Cl. Simon p.21-22 des Géorgiques. Avant d'entrer en classe, je me demandais bien comment j'allais parler, je ne suis pas une lectrice de SJP, je ne pouvais reprendre les paroles de François que j'avais en mémoire, et pourtant peur de ne pas parler comme, et j'ai parlé comme moi, l'île, la Guadeloupe, dont on fait le tour, le chemin derrière la grille qui mène à la maison aujourd'hui inaccessible du poète en remontant sur la droite, et au milieu la Soufrière, la minéralogie et la botanique, la maison coloniale qui sert de musée dans telle rue de Pointe-à-Pitre, la dame en bas qui discute quand on paye les cartes postales, les voyages, Churchill et Chamberlain... De Claude Simon, moins et pourtant je connais mieux. J'ai dit aussi qu'il fallait entendre les textes, que bien sûr à une première lecture on ne les comprenait pas mot à mot et moi non plus ("latomies"?), entendre, et entendre en soi la grande généalogie : "celui qui", "celle qui", "celui qui", et prendre ensuite si on avait le temps l'un de ceux-là à chacun de ses âges et dans le désordre, mythologies familiales, raconter.


     Somptueuse attention, ils avaient le droit de se déplacer pour écrire dans le couloir s'ils restaient visibles quand je passerai la tête pour voir - on ne plaisante pas à Sarcelles. L'un d'eux a déplacé sa table à côté de moi face à la classe.

>     Trois ont demandé de ne pas lire, les trois avaient les yeux brillants de larmes. Les autres ont lu, tous sauf deux n'ont eu le temps d'écrire qu'un seul texte, cinq seulement ont bien voulu me remettre leur texte, mais je n'ai pas osé insister, j'ai lancé un appel pour la rentrée.

     Je leur avais apporté des chocolats, enveloppés pour ceux qui font ramadan.
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